
L'EMPATHIE, JEAN DECETY

46 © POUR LA SCIENCE - N° 309 JUILLET 2003
Sciences cognitives
L’empathie
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© POUR LA SCIENCE - Sciences cognitives 47
E mpathie : capacité
à se mettre à la place d’une
autre personne pour comprendre ses sentiments.
Cette capacité, sans doute propre à
l’homme, repose sur des systèmes neurologiques
que l’on commence à élucider. Elle
nécessite non seulement une réaction
affective déclenchée par l’état émotionnel
d’autrui, mais aussi une reconnaissance et une compréhension
minimales des états mentaux de cette personne. Aussi
l’empathie pose-t-elle d’emblée une difficulté : nous devons
reconnaître qu’autrui est semblable à soi, tout en évitant toute
confusion entre soi-même et autrui. Autrement dit, l’empathie
sous-entend que nous ayons conscience d’une distinction
entre soi et l’autre, tout en requérant un partage affectif.
L’empathie repose sur une simulation mentale de la subjectivité
d’autrui: nous nous représentons mentalement et de
façon spontanée ce que ressent autrui. Cette simulation est
possible parce que nous possédons une disposition innée nous
permettant de ressentir que les autres personnes
sont « comme nous », et parce que nous acquérons,
rapidement au cours du développement,
la capacité de nous mettre
mentalement à la place d’autrui.
Deux composantes interagissent
pour créer l’empathie : la première
est la résonance motrice,
c’est-à-dire une capacité automatique,
peu contrôlable
et non intentionnelle d’imiter mentalement les mouvements
et les expressions des personnes avec lesquelles nous
interagissons. Cette faculté plonge ses racines dans l’histoire
évolutive de nos ancêtres, les primates non humains (ils
disposent de neurones, nommés neurones miroirs, qui codent
leurs propres actions et celles exécutées par leurs congénères).
La seconde composante est la flexibilité mentale nécessaire
pour que nous ayons bien conscience que c’est autrui qui agit
ou éprouve une émotion et non pas soi-même. Cette capacité,
contrôlée et intentionnelle, est plus récente que la résonance
motrice dans l’histoire évolutive, et serait propre à
l’espèce humaine. Ce modèle sous-entend que l’on ne peut
parler d’empathie qu’en présence de ces deux composantes:
ces éléments sont dissociables, mais sont tous deux
indispensables. Nous les examinerons et constaterons que ce
modèle permet également de prédire des troubles du comportement
social qui diffèrent selon que l’une ou l’autre de
ces composantes est endommagée ou non opérationnelle.
La contagion émotionnelle
Lorsqu’un nouveau-né entend un autre bébé pleurer, il a
tendance à pleurer aussi. Cette observation connue de toutes
les puéricultrices témoigne de la présence d’un mécanisme
inné de contagion émotionnelle, qui serait un élément
précurseur de l’empathie chez l’homme. En 1970,
Marvin Simner, de l’Université de Brown, a montré que
des nouveau-nés âgés de cinq jours exposés à des pleurs de
détresse d’autres nouveau-nés enregistrés, se mettent à pleurer
plus fort que lorsqu’ils sont exposés à un bruit blanc, à
des pleurs synthétisés par un ordinateur ou encore aux pleurs
Jean Decety
Les nouveau-nés partagent déjà les émotions d’autrui :
ils éprouvent de l’empathie. Cette communion affective nécessite
une identification à autrui, mais aussi une distinction nette
entre soi et autrui, sinon des pathologies risquent de survenir.
o ouu ll’’éémmoottiioonn ppaarrttaaggééee
1. Vers deux ans, les enfants commencent à être
préoccupés
par la détresse des autres, et ont un répertoire comportemental qui
leur permet de tenter de les réconforter.
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d’un bébé de cinq mois. Ces résultats ont été reproduits avec
des enfants âgés de 34 heures. Une autre série d’études
réalisées par Grace Martin et Russel Clark, de l’Université
d’État de Floride, en 1987, a montré que cette réaction à la
détresse d’autrui est uniquement déclenchée par les pleurs
d’autres bébés : elle ne l’est pas lorsque les nouveau-nés sont
exposés à des pleurs d’un bébé chimpanzé (lequel émet
des vocalises proches de pleurs). Enfin, les nouveau-nés s’arrêtent
de pleurer lorsqu’on leur fait entendre leurs propres
pleurs. Ainsi, le nouveau-né humain partage des émotions
avec qui il peut s’identifier, et distingue soi et autrui : il a,
dès sa naissance, les deux composantes de l’empathie.
L’éveil empathique
Ce comportement, nommé éveil empathique est une forme
non verbale de communication permettant de savoir qu’une
personne est en danger ; cette fonction, partagée avec les
autres mammifères, confère un avantage sélectif pour la
survie des individus. Elle servirait à comprendre l’état
émotionnel d’autrui, ce qui peut motiver le désir de l’aider:
l’empathie serait le fondement des comportements altruistes
et de la morale naturelle (ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais
pas que l’on te fasse). En outre, ce mécanisme élémentaire
de partage des émotions permettrait de savoir
qu’autrui est comme soi-même. Cette dernière fonction suppose
une connaissance de soi (une conscience de soi), en
tant qu’entité unique dans un environnement donné.
Ainsi, les nouveau-nés naissent équipés ou développent
très tôt les prérequis nécessaires à la manifestation de
l’empathie, qui émerge réellement durant la deuxième année,
lorsque les enfants commencent à être préoccupés par la
détresse des autres personnes, et ont un répertoire comportemental
qui leur permet de tenter de les soulager ou
de les réconforter. C’est l’âge où les enfants commencent à
s’engager dans des jeux coopératifs. Cette période du développement
est aussi marquée par l’évolution de la distinction
entre les comportements « méchants », intentionnels
et non intentionnels, ainsi que par l’apparition des émotions
sociales, telles la fierté et la culpabilité.
On doit le concept d’empathie au psychologue allemand
Theodor Lipps (1851-1914), qui a postulé qu’il s’agissait
d’une imitation involontaire des actions d’autrui. Ce lien
entre la perception et l’action proviendrait de l’organisation
intrinsèque du système nerveux des vertébrés qui gouverne
l’activité motrice et transforme les perceptions (les « entrées
sensorielles ») en actions motrices. Progressivement cette
hypothèse s’est confirmée. En 1997, Wolfgang Prinz, de l’Institut
Max Planck de Munich, a émis l’hypothèse du «codage
commun» : la perception des conséquences d’une action
exécutée par autrui active, dans le cerveau d’un observateur,
une représentation similaire à celle qui se serait formée
s’il avait eu l’intention d’exécuter lui-même cette action.
Les psychologues du développement Jerome Bruner,
de l’Université de Harvard, et Andrew Meltzoff, de l’Université
de Washington, à Seattle, ont proposé indépendamment,
dans les années 1980, que ces représentations
partagées naissent des interactions sociales (les premières
étant celles du bébé et de sa mère), et qu’elles reposent sur
un codage commun à la perception et à l’action. Nous avons
effectivement montré, par diverses études d’imagerie
cérébrale, que les zones activées par la perception d’une
action réalisée par autrui sont les mêmes que les zones
activées par la réalisation de cette même action par soimême.
Nous avons donc émis l’hypothèse que la représentation
mentale d’un objet, d’une action ou d’une situation
sociale peut être commune à plusieurs individus et activer
le même réseau de neurones dans le cerveau de ces personnes.
Ces représentations partagées expliqueraient pourquoi
ce qui affecte autrui est susceptible de nous affecter.
Toutefois, les représentations partagées ne peuvent, à
elles seules, rendre compte de l’empathie. Nous devons pouvoir
naviguer au sein de ces représentations partagées en
distinguant soi et autrui, et ne pas forcément réagir en miroir
face à la personne avec laquelle nous interagissons. En outre,
l’empathie ne suppose pas toujours que nous ressentions
la même émotion avec la même intensité que celle exprimée
par autrui. Nous pouvons partager l’émotion d’un conférencier
avant sa prestation, parce que nous aurons déjà vécu
une situation similaire : dans ce cas, le sentiment est partagé.
À l’inverse, nous pouvons comprendre la souffrance
d’une personne qui a perdu son conjoint, sans que ce sentiment
ne suscite le même en soi. En bref, l’empathie ne suppose
pas obligatoirement une résonance émotionnelle. Certes,
plus les expériences subjectives sont semblables, plus précise
est la compréhension empathique (et nécessité d’autant
plus de conserver une distance entre soi et autrui).
Des expressions non conscientes
Ce phénomène des représentations partagées s’applique à
l’expression des émotions, mais aussi à leur reconnaissance.
En 1991, Harrald Wallbott, de l’Université de Salzbourg,
a demandé à un groupe de sujets d’évaluer des
émotions sur une série de photographies pendant que ces
sujets étaient filmés à leur insu. Plusieurs semaines après
l’enregistrement, il a demandé à ces mêmes personnes de
regarder les enregistrements vidéo et de deviner d’après leur
propre expression les émotions qu’ils avaient décrites. Les
résultats montrent que les sujets parviennent à identifier les
émotions décrites sur les photographies d’après l’expression
de leur propre visage, alors qu’ils n’avaient pas conscience
d’avoir laissé transparaître une quelconque émotion.
On obtient des résultats comparables, même quand les
photographies des expressions faciales sont présentées trop
brièvement pour que les sujets en aient conscience : par la
technique de masquage rétrograde, on présente un stimulus
(ici une photographie) pendant quelques millisecondes,
c’est-à-dire trop brièvement pour que le sujet la voie
consciemment, et l’on masque le stimulus par un autre
non pertinent, mais présenté suffisamment longtemps pour
que le sujet en ait conscience. Les sujets réagissent spontanément
et rapidement par des réactions musculaires distinctes
selon que les émotions sont positives ou négatives :
ils esquissent des mimiques de joie ou de tristesse selon le
contenu émotionnel des photographies présentées brièvement.
Par ailleurs, d’autres études ont montré que les variations
des indices physiologiques associées à l’expression
des émotions (l’accélération du rythme cardiaque ainsi que
l’augmentation de la pression artérielle et de la sudation
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cutanée) sont similaires chez les personnes qui observent
des photographies d’expressions faciales et chez celles à qui
l’on demande d’imaginer des expressions de joie ou de tristesse.
Ainsi, la perception (consciente ou non consciente)
d’une expression faciale et l’imagination de cette expression
activent des mécanismes physiologiques identiques.
Des travaux neurologiques montrent aussi que la lésion
du cortex somatosensoriel, nécessaire à l’expression des
émotions faciales, entraîne des déficits de reconnaissance
d’émotions. Ainsi, Ralph Adolphs et ses collègues de l’Université
de l’Iowa ont montré que les patients ayant une
lésion de cette région du cerveau ont des visages quasi inexpressifs
(dépourvus d’expressions faciales) et qu’ils
reconnaissent difficilement les expressions faciales chez les
autres. Les représentations mentales constituent donc
une composante de la perception des émotions qui réactiveraient
les circuits déjà sollicités dans des situations
émotionnelles passées similaires. Pour comprendre les émotions
d’autrui, nous devons nous représenter ce que ressent
cette personne.
Les zones cérébrales
de l’empathie
L’étude de la douleur apporte plusieurs éléments à la compréhension
des mécanismes de l’empathie. L’expression
de la douleur est assurée par l’activation simultanée du
cortex somatosensoriel primaire, de l’insula et du cortex cingulaire
antérieur (voir l’encadré
page 50). Cette dernière région
(du cortex frontal médian) joue un rôle majeur dans les réactions
qui accompagnent la douleur, par exemple l’alerte,
l’identification de la cause de la douleur et son évaluation,
ou encore dans la sélection de la réaction appropriée pour
fuir un danger. En 1999, William Hutchison et ses collègues
de l’Hôpital de Toronto, ont montré, par des explorations
électrophysiologiques au sein du cortex cingulaire antérieur
d’une patiente qui allait subir une opération chirurgicale,
que les mêmes neurones s’activent quand une stimulation
douloureuse lui était appliquée (on lui piquait le doigt) et
quand elle regardait une autre personne subir cette piqûre.
Richard Lane et ses collègues de l’Université d’Arizona
ont fait des études d’imagerie cérébrale chez des volontaires
sains à qui l’on demandait de reconnaître des
expressions faciales traduisant des émotions. Ces études
confirment que les régions impliquées dans l’expression
des émotions participent aussi à la reconnaissance des expressions
faciales. Par ailleurs, c’est surtout l’hémisphère droit
qui est activé. En outre, des régions du cortex préfrontal
dorso-médian sont activées chez une personne qui imagine
une expression de tristesse ou de joie, ou qui observe des
photographies de visages exprimant les mêmes sentiments.
L’hémisphère droit et les régions engagées dans le traitement
émotionnel sont spécifiquement activés lorsque nous
ressentons de l’empathie envers autrui. Nous l’avons récemment
montré en étudiant les variations du débit sanguin
cérébral chez des volontaires auxquels on présentait des
petits films d’acteurs racontant des histoires tristes ou neutres,
qui auraient pu leur arriver. Les histoires neutres étaient
fondées sur des événements de la vie quotidienne, par
exemple faire ses courses. Les histoires tristes se rapportaient
à des événements qui peuvent survenir à n’importe
qui, comme la maladie ou un décès par noyade d’un
parent proche. On avait demandé aux acteurs de raconter
chacune de ces histoires avec trois expressions émotionnelles
différentes : neutre, gaie ou triste. Ces manipulations
créent des incompatibilités entre le contenu de l’histoire
et l’expression émotionnelle (par exemple une histoire tragique
racontée en riant) ; on tentait ainsi d’inhiber le sentiment
de sympathie envers autrui en violant les règles
sociales habituelles.
Ainsi, lorsque les sujets écoutent des histoires racontées
avec une expression émotionnelle congruente (par exemple,
une histoire triste avec un ton et un visage tristes), ils ressentent
de la sympathie pour les acteurs. Dans ces conditions,
les variations de débit sanguin cérébral sont détectées
dans les régions cérébrales impliquées dans le traitement
des émotions ainsi que dans les régions impliquées dans les
2. Certaines lésions cérébrales entraînent de
graves déficits
dans la reconnaissance des expressions émotionnelles faciales.
Les lésions du cortex somatosensoriel et de l’insula de l’hémisphère
droit (en rouge et en jaune) sont associées aux déficits les plus graves.
Les personnes présentant ces lésions ne distinguent plus une
expression faciale gaie d’une expression triste, ce qui perturbe notablement
leurs relations sociales. On a présenté les deux hémisphères
observés de profil, et deux coupes à des profondeurs repérées par les
traits blancs en pointillés. Ces images ont été obtenues par imagerie
par résonance magnétique fonctionnelle.
Hémisphère droit Hémisphère gauche
Plan de coupe Plan de coupe
Hémisphère droit Hémisphère droit
Cortex somatosensoriel
Insula
Ralph Adolphs/
Université de l’Iowa
représentations motrices partagées. Ainsi, ressentir de la
sympathie, c’est reconnaître l’état émotionnel d’autrui, mais
aussi se mettre à sa place dans la situation qu’il décrit. En
revanche, lorsque l’expression émotionnelle des acteurs
était contraire au contenu de l’histoire, les variations de
débit sanguin cérébral étaient détectées dans les régions du
lobe frontal (le cortex préfrontal ventromédian et le gyrus
frontal supérieur) associées à la gestion des conflits.
Soi n’est pas autrui
Ainsi, l’empathie est déclenchée quand nous sommes
témoins d’une situation vécue par une autre personne ou
bien quand nous nous mettons à sa place (comme le ferait
un enquêteur ou un psychothérapeute). Dans les deux situations,
celui qui éprouve de l’empathie doit être conscient
qu’il s’est mis à la place de l’autre et que son sentiment est
plus ou moins similaire, mais jamais identique, à ce que ressent
l’autre : il s’agit d’une simulation mentale de la perspective
subjective d’autrui.
Si les mécanismes engagés dans la représentation mentale
de nos actions et de nos émotions sont identiques aux
mécanismes déclenchés pas l’observation ou par l’imagination
des comportements des autres, comment distinguonsnous
soi et autrui? Comment s’opère, dans le cerveau, cette
distinction ? Pour le découvrir, nous avons conduit une série
d’études d’imagerie cérébrale fonctionnelle dans des situations
où deux personnes doivent se mettre à la place de l’autre.
Dans une première étude, nous avons demandé à des volontaires
d’imiter les actions de l’expérimentateur ou d’observer
l’expérimentateur imiter leurs propres actions. Les résultats
montrent que les deux conditions d’imitation sont associées
à des activations cérébrales des mêmes zones du cortex frontal
et pariétal, compatibles avec le phénomène de résonance
motrice précédemment décrit. Cependant, le cortex pariétal
inférieur de l’hémisphère droit s’active
davantage lorsque le sujet est imité par
autrui et le cortex pariétal de l’hémisphère
gauche s’active fortement dans la situation inverse, lorsque
le sujet imite l’expérimentateur.
Dans une deuxième étude, nous avons demandé à des
sujets soit d’imaginer qu’ils effectuent des tâches familières,
soit d’imaginer une autre personne en train de produire ces
mêmes actions. Les résultats montrent l’existence d’un
réseau cortical commun (gyrus précentral, aire motrice supplémentaire
et précuneus) activé par l’une et l’autre de ces
représentations mentales. Ceci est cohérent avec le modèle des
représentations partagées selon lequel imaginer une action
pour soi ou pour autrui recrute un réseau cérébral commun.
Néanmoins, des régions corticales sont sélectivement engagées
dans l’un ou l’autre cas. Le métabolisme est notablement
augmenté dans le cortex pariétal et dans le cortex
frontopolaire de l’hémisphère droit lorsque les sujets se mettent
à la place d’autrui. L’insula, le gyrus postcentral et le cortex
pariétal de l’hémisphère gauche sont plus activés lorsque
les sujets imaginent qu’ils sont les auteurs de l’action.
Dans une troisième étude, nous avons proposé à des
étudiants en médecine plusieurs phrases décrivant des
connaissances médicales, en leur demandant d’évaluer si
elles étaient justes ou fausses selon leurs propres connaissances
; on leur demandait aussi d’imaginer ce qu’aurait
répondu une personne n’ayant aucun savoir médical (on leur
demande, par exemple, si la prise d’antibiotiques fatigue :
c’est une idée reçue et fausse, car c’est l’infection contre laquelle
on se soigne qui fatigue l’organisme). Dans l’une et l’autre
conditions, le cortex prémoteur et le cortex préfrontal médian
sont activés. Le cortex pariétal inférieur droit et le cortex frontopolaire
sont fortement activés lorsque les étudiants se mettent
à la place d’autrui pour répondre à ces questions.
Enfin dans une dernière étude, nous avons présenté à des
volontaires des phrases qui décrivaient des situations de la
vie quotidienne susceptibles de déclencher une réaction affective
(par exemple, vous découvrez que l’une des vitres de
votre véhicule a été brisée). Ils devaient choisir parmi les
réponses proposées celle décrivant le mieux ce qu’eux-mêmes
ressentiraient face à cet événement, ou choisir une réponse
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E xécuter une action, éprouver une émotion,
imaginer que l’on exécute cette action, imaginer que l’on
éprouve cette émotion, imaginer qu’une autre personne exécute cette action, imaginer qu’une autre
personne
éprouve la même émotion : toutes ces activités mentales ou motrices mettent en oeuvre les mêmes
réseaux de neurones (en rouge, ci-contre). Pourtant certaines zones sont spécifiquement activées quand on se «met
dans la peau » d’autrui (en vert, ci-contre).
Le cortex somatosensoriel (1), l’insula (2), le cortex cingulaire antérieur (3) et le complexe amygdalien (4) sont
activés dans l’expression des émotions et dans la reconnaissance des expressions faciales (qui traduisent
des émotions).
Le cortex pariétal inférieur gauche s’active plus que le droit quand un sujet imite les actions d’une
autre personne;
quand le sujet est imité par autrui, c’est le cortex pariétal inférieur droit (5) qui est fortement activé.
Le gyrus
précentral (6), l’aire motrice supplémentaire (7)
et le précuneus (8) sont activés quand on imagine une action
ou que
l’on imagine une autre personne agir. Toutefois, le cortex frontopolaire (9) droit est plus activé lorsque l’on
demande à
des sujets de se mettre à la place d’autrui, tandis que l’insula, le gyrus postcentral (dans le
cortex somatosensoriel) et
le cortex pariétal gauche le sont davantage lorsque les sujets imaginent qu’ils agissent eux-mêmes.
Ainsi, le cortex frontopolaire et le cortex pariétal droit interviennent dans la distinction entre soi et autrui
dans
les représentations partagées. Le cortex préfrontal médian (10) intervient dans l’attribution d’intentions
à autrui.
La région frontopolaire, qui est activée lorsqu’on imagine autrui agir ou penser, exerce une action inhibitrice
sur le
reste du cortex préfrontal, de sorte que le fonctionnement spontané qui met en scène le soi est atténué pour
permettre
d’adopter la perspective d’autrui.
Les mécanismes neurobiologiques de l’empathie
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qui correspondrait à ce qui pourrait être la réaction de leur
mère (condition d’empathie). Les résultats indiquent qu’en
plus des régions cérébrales impliquées dans le traitement des
émotions (complexe amygdalien et pôles temporaux), le cortex
pariétal inférieur et le cortex frontopolaire sont fortement
activés dans l’hémisphère droit lorsque les sujets imaginent
la réaction de leur mère, alors que le gyrus postcentral est
activé quand ils imaginent leurs propres réactions face à
l’incident. Ainsi, le cortex frontal et le cortex pariétal de
l’hémisphère droit interviennent dans la distinction entre soi
et autrui dans les représentations partagées.
Pour tenir compte de ces différents résultats, nous
proposons le mécanisme suivant : pour un individu, adopter
la perspective d’autrui est une forme de simulation mentale
qui met en jeu ses propres représentations, nées des
interactions avec son environnement physique et social.
Dans cette situation, l’individu imagine quelles seraient
ses réactions et ses émotions s’il était dans la situation de
l’autre personne. En parallèle, un ajustement doit s’opérer
puisqu’il simule la perspective d’autrui et non la sienne.
Ce processus d’ajustement nécessite une flexibilité mentale,
qui est un des composants majeurs des fonctions
exécutives pour lesquelles l’intégrité du cortex préfrontal
est essentielle. Adopter la perspective d’autrui ne peut se
réaliser qu’en inhibant partiellement sa propre perspective
qui s’enclenche automatiquement, car c’est le mode de fonctionnement
par défaut du cerveau. Ce modèle est compatible
avec le fait que les fonctions exécutives sont liées à la
capacité de s’attribuer à soi-même ou d’attribuer à autrui
des états mentaux (des désirs, des croyances, des sentiments
ou des intentions).
Lésions corticales et
troubles de l’empathie
Ces deux capacités (fonctions exécutives et attribution d’états
mentaux à autrui) se développent en parallèle chez l’enfant.
En outre, l’imagerie cérébrale a montré l’importance
du cortex préfrontal médian dans l’attribution d’intentions
à autrui, ainsi que dans les fonctions exécutives, ce qui suggère
que des mécanismes similaires sont à l’oeuvre. En outre,
la région frontopolaire, qui est activée lorsqu’on imagine
autrui agir ou penser, exerce une action inhibitrice sur le
reste du cortex préfrontal (ce qui inhiberait en partie le soi).
La seconde région qui est impliquée dans la distinction entre
soi et autrui se trouve dans le cortex pariétal inférieur de
l’hémisphère droit. Il s’agit d’une zone corticale associative
vers laquelle convergent des informations issues de l’ensemble
des systèmes sensoriels et du système limbique (le
système des émotions), via le thalamus, et qui possède des
connexions réciproques avec le cortex préfrontal et le cortex
temporal. Cette région joue un rôle primordial dans
l’intégration sensorielle, la perception de l’espace et la
conscience de soi.
Lorsque le cortex pariétal inférieur de l’hémisphère droit
est lésé, de nombreux déficits apparaissent, qui sont tous
liés à la représentation du corps. Le plus fréquent est
l’anosognosie, c’est-à-dire une méconnaissance par le patient
de sa maladie, alors qu’elle est évidente: certaines personnes
atteinte d’hémiplégie ne peuvent pas reconnaître leur paralysie.
Parfois ce symptôme est associé à une hémiasomatognosie
: le patient refuse de reconnaître comme sienne la
moitié paralysée de son corps. Dans de rares cas, le déni
de reconnaissance du trouble peut se projeter sur celui dont
souffre une autre personne : le malade refuse d’admettre
qu’un proche est paralysé. Il existe également des affections
où le patient présente une anosodiaphorie, c’est-à-dire
une indifférence affective à son propre trouble.
Il est illusoire de vouloir attribuer une fonction unique
au cortex pariétal inférieur droit. Cependant, nos études
ont mis en évidence que cette région intervient dans la comparaison
entre les signaux d’origine interne ou externe
(par exemple dans les conditions d’imitation réciproque) et
dans la simulation mentale de ce que l’on imagine que pense
autrui. Le cortex préfrontal et le cortex pariétal inférieur
sont reliés par des circuits anatomiques, notamment via l’insula.
L’insula, région connectée au système limbique et à
l’ensemble du néocortex, joue un rôle important dans le
schéma corporel. Elle intreviendrait dans le mécanisme d’attribution
d’une action à son auteur.
Ainsi, les mécanismes qui nous permettent de distinguer
nos actions de celles d’autrui sont les mêmes que les
mécanismes qui nous permettent de séparer nos états
mentaux de ceux d’autrui, quand nous adoptons son
point de vue pour le comprendre, c’est-à-dire que nous
faisons preuve d’empathie.
Jean D ECETY est professeur
de neurosciences sociales à l’Université
de Washington, à Seattle, où il dirige le Laboratoire Social
Cognitive Neuroscience .
http://adam.cmbl.washington.edu
J. D ECETY et T. CHAMINADE, Neural correlates of feeling
sympathy, in Neuropsychologia,
vol. 41, pp. 127-138, 2003.
A. M ELTZOFF et J. DECETY, What imitation tells us about social cognition
: a rapprochement between developmental psychology and cognitive
neuroscience , in Philosophical Transactions of the Royal
Society , London, Biological Sciences, vol. 358,
pp. 491-500, 2003.
S. C ARLSON et al., How specific is the relation between
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and theory of mind , in Infant and Child Development,
vol.11, pp.73-92, 2002.
J. D ECETY et al., A PET exploration of the neural mechanisms
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in reciprocal imitation , in NeuroImage, vol. 15,
pp. 265-272, 2002.
Auteur &Bibliographie
3. Diverses régions cérébrales (le cortex frontopolaire
et le
cortex pariétal inférieur) sont spécifiquement activées lorsque l’on
imagine les actions d’une autre personne, ses pensées et ses sentiments.
Pour obtenir ces images par tomographie par émission de
positons, nous avons demandé à des volontaires de se mettre à la place
d’autrui et d’imaginer qu’autrui réalisait mentalement diverses tâches
motrices (utiliser un outil), cognitives (évaluer une croyance) ou émotionnelles
(être triste). Nous avons visualisé les aires activées sur une
coupe de profil (à gauche) dans un plan transversal (au
milieu) et dans
un plan horizontal (à droite).
Cortex frontopolaire Cortex pariétal inférieur
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